« - Vous êtes un acteur, non ? »
« - Non… Mais je vais peut-être me reconvertir, alors ! »
« - Parce que vous avez la tête d'un acteur... »


L’officier de gendarmerie qui remplit la fiche d’entrée sur le territoire marocain est jovial et curieux. Sa forte corpulence fait faire des plis à son uniforme bleu-gris délavé. Le bureau où il nous accueille est d’un relatif dénuement : une armoire sévère d’où dépasse un képi posé tout en haut, une table en bois usée avec dessus une imprimante, un porte-document vide et un ordinateur. La fermeture des fenêtres peintes en glycéro lavande rappelle celle des vieux appartements des années 30. Il remplit consciencieusement le formulaire Word en tapant à deux doigts, et en français. Le fait que nous ne soyons pas mariés l’interloque : « Vous êtes propriétaires du bateau à 50-50%, mais vous n’êtes pas mariés ? ». « Ici, au Maroc, ça n’existe pas. Et puis, la femme est un peu oubliée. Elle ne possède qu’un demi de ce que possède l’homme… Mais j’ai vu plusieurs couples européens non mariés. Ils disent que l’acte de mariage n’est qu’un papier qui donne droit à héritage. L’amour, c’est dans le cœur, non ? ». Il feuillette le passeport de Tom, d’un air intéressé et tout sourire : « Vous êtes allés à Tunis ?.. Au Kenya ? ». Il prend soin de détacher chaque page pour ne pas rater les tampons de visas étrangers. Puis les questions traditionnelles sur les références du bateau. Alors que nous attendons depuis déjà 45 minutes, placides et souriants, le supérieur de notre interlocuteur (supérieur je présume en raison des galons accrochés sur sa veste) vient contrôler l’avancement du remplissage du formulaire. Il presse son collègue en arabe, l’autre le regarde : « La passagère ?.. ». Le supérieur évince la question d’un air de dire « ça ira bien comme ça ». Mais notre officier a le sens de l’égalité. Il me demande mon passeport, et ajoute consciencieusement les données me concernant, ce qui prendra bien 20 minutes de plus. Il nous demande comment s’est passée la navigation depuis Gibraltar, d’où nous arrivons. Nous lui parlons des lumières rouges clignotantes. « Les stups, il y en a beaucoup le long de la côte. Ce sont des pneumatiques semi-rigides qui patrouillent ».

Une fois le formulaire renseigné, le responsable des douanes vient nous chercher et nous conduit dans son bureau un peu plus loin. Son visage est fin, il porte une vieille veste de cuir noir, à la manière d’un inspecteur de banlieue, mais ses expressions reflètent une grande finesse intellectuelle. Le bâtiment des douanes est très petit, et les fenêtres sont décorées par des vitraux en arc de cercle verts, jaunes et bleus. Il s’étonne que nous soyons allés nous mettre au mouillage en arrivant à Essaouira. Tom précise que nous n’avions pas de données sur les fonds du port, et qu’il est donc allé faire un tour de reconnaissance en annexe avant d’amener Grégal.

Notre passeport tamponné, il nous souhaite la bienvenue au Maroc, et nous signale que nous devrons repasser le jour où nous décidons de partir, pour enregistrer notre sortie du territoire. Nous le remercions et sortons. Le port d’Essaouira nous transporte dans une autre époque. Il y a tout autour de nous des chalutiers en bois, colorés et usés, et plusieurs barques de pêche bleu roi. Des mouettes volettent tout autour, elles sont des dizaines à piailler au dessus des bateaux de pêche. L’air sent fort le poisson séché et les épices, le vent de l’Atlantique est frais. A l’entrée de la médina, deux magnifiques tours carrées jalonnent la muraille. Nous traversons le quartier du marché au poisson. Les chats sont partout à l’affût, en nombre, et leur présence ravit Tom. Nous n’avons fait qu’un tour rapide des souks et des échoppes d’artisans, mais l’endroit est si authentique que nous ne regrettons pas notre choix. La place du port nous coûte environ deux euros par jour. Enfin, par « place », on entend « amarrage à couple avec le seul autre voilier de voyage », et pour aller sur le quai, il faut successivement passer sur le bateau des autres touristes, puis traverser un transporteur local pour balades en mer.

Partout, le sourire et la gentillesse des marocains nous désarçonnent. Nous sommes accueillis simplement mais avec une grande cordialité, même si nous sommes crasseux et les traits tirés. On s'adresse toujours à nous en français, alors que nous ne sommes pas capables de balbutier trois mots d'arabe. Je pense à l’accueil que l’on réserve aux immigrés du Maghreb en France, et ça me fait mal au cœur. Il n’y a rien de plus rassurant pourtant, quand on arrive inquiets et fatigués dans un pays étranger, que d’être reçus avec politesse et sincérité. « Soyez les bienvenus à Essaouira ». Nous ne regrettons décidément pas notre choix. La ville est petite et comme préservée du tourisme de masse. Les formalités administratives y sont à coup sûr plus simples qu'à Tanger ou Casablanca... Nous allons sans doute rester plusieurs jours pour en faire le tour et s’imprégner de sa douceur de vivre.