Y'a pas à tortiller : une année sabbatique de voyage en bateau n'est pas une infinie succession de mouillages superbes ceints dans un écrin de paysages grandioses. A certains moments, il faut bien l'admettre, on mouille son ancre dans des coins un peu moins poétiques, pour des motifs qui le sont encore moins : faire un petit avitaillement ou se poser dans la perspective annoncée d'un coup de vent intempestif. C'est comme ça que nous nous sommes retrouvés au mouillage derrière le port de Arrecife (Puerto Naos). Nous avions quitté Graciosa et la torpeur de ses dunes sablées pour cause de manque d'eau (douce dans les réservoirs, cela s'entend). Quelques milles plus loin, nous longions l'île de Lanzarote à la recherche d'une marina. Sans guide nautique pour confirmer ou non l'intérêt des haltes potentielles, et le vent forcissant en cette fin d'après-midi, on s'est dit que ce mouillage derrière une digue où se trouvaient déjà 5-6 bateaux de voyage ne devait pas être si mal. A notre arrivée, l'un d'entre eux nous a crié depuis son pont qu'il fallait se méfier des corps-morts à disposition (matérialisés en surface par des bidons en plastique flottants) car leur tenue variait du tout au tout sur des fonds qui plus est incertains. Par sécurité, nous avons mis l'ancre en plus, histoire d'être sûrs de ne pas chasser.

On n'avait pas sitôt fini notre rituel de rangement post-navigation qu'un type nous faisait de grands signes depuis son bateau un peu plus loin, signes hautement efficaces de suggestivité consistant à brandir un pouce d'auto-stoppeur à l'envers en direction de la bouche. Cinq minutes plus tard, nous étions sur le petit voilier de Karsten, allemand retraité parfaitement bilingue français, pour déguster une bière réparatrice. Karsten est jovial et très volubile. Il nous dit comme pour se justifier qu'une appproche de mouillage intelligente et bien réussie mérite apéro. Il nous donne des tuyaux sur la ville d'Arrecife comme : où sont les supermarchés, les shipchandlers, où acheter des guides nautiques, où attacher son annexe pour aller se ballader et où éviter de la laisser... Le voilier de Karsten fait moins de 6 mètres mais il a déjà traversé l'Atlantique depuis deux ans qu'il est à l'eau. A l'intérieur, un enchevètrement de matériel électronique de navigation impressionant pour l'espace disponible : Karsten s'intéresse à tout ce qui se branche et fournit des données (AIS, GPS, radar...), et il nous a même revendu son antenne wifi de hacker qui permet de capter les réseaux à 500 mètres de distance. Un truc dingue qui tombe à point nommé pour nous éviter le traditionnel pélerinage au cybercafé.

La ville d'Arrecife est plaisante sans pour autant afficher une grâce ostentatoire. Ici, on se contente d'un bord de mer propret avec quelques massifs fleuris, une grande rue piétonne, et des bars / restaurants tout ce qu'il y a de plus classique. Le petit "plus" qui ne manque pas de charme est de cheminer en annexe jusqu'à l'extrême Est du mouillage, ce uniquement à marée haute. On passe sous des petits ponts de pierre qui nous amènent tout droit a El Charco, un petit lac intérieur au cœur de la ville, peuplé de barques de pêche. (Le deuxième "plus" : depuis El Charco on est à 50 mètres de l'Hiperdino, le gros supermarché du coin, ce qui permet de faire de gros avitaillements sans porter les courses sur deux kilomètres, option de base si on laisse l'annexe aux quais du mouillage). Autre intérêt de Arrecife, c'est la halte à la boutique Kopi Center qui donne sur le bord de mer. Ici, on vous proposera des photocopies intégrales des plus grands guides nautiques du monde entier, pour à peine un tiers du prix de l'ouvrage, et livrés sous la forme très correcte d'un manuel A4 relié avec couverture en couleur s'il vous plaît. Nous en avons profité pour acheter 20 euros le guide Imray des îles de l'Atlantique qui nous servira tout autant aux Canaries, qu'au Cap Vert ou aux Açores.

Le jour de notre arrivée à Arrecife, au retour de notre première virée en ville et au supermarché Spar du coin, alors que nous rejoignons notre annexe amarée à l'un des pontons du mouillage, nous tombons sur les propriétaires d'un bateau-voisin, un flamboyant petit trimaran jaune très aérodynamique qui répond au nom rigolo de "Oh La La" - ce qui n'est pas pour nous déplaire car nous aimons les patronymes de voiliers qui ne se prennent pas au sérieux (au fur et à mesure des rencontres, nous commençons à constater l'existence d'un parallélisme entre le nom du bateau et le caractère du propriétaire mais cela reste à vérifier plus empiriquement). La dame est donc debout au bord du ponton avec de l'eau jusqu'à la taille. Le monsieur a l'air ennuyé. On croit d'abord à un accident : il manque plusieurs planches à la passerelle qui mène au ponton, formant des trous béants par lesquels on peut aisément passer si on loupe son approche. Mais non : leur annexe a été malmenée par les gosses qui traînent près du quai (probablement retournée tête en bas), elle a pris l'eau, le moteur refuse de redémarrer et les pagaies sont tombées au fond. Comme quoi, il n'y a pas de situations-types pour lier connaissance. C'est ainsi que nous proposons à Jacky et Marithé de les remorquer, proposition qui se solde par un apéro à bord du joli bateau jaune. Nous passons un très bon moment à rire et à échanger des anecdotes de voyage (sutout les plus foireuses, qui sont celles qui mettent le plus d'ambiance une fois relatées). Jacky et Marithé sont un couple hautement dynamique, en retraite depuis peu, avec une gouaille et une bonne humeur contagieuse. Jacky est un personnage particulièrement haut en couleurs : il tient à la fois de Bigard dans l'humour, Johnny dans le profil, Antoine dans la coupe de cheveux mi-longue et Magnum dans la moustache. On apprécie leur état d'esprit ouvert et aventurier qui leur donne 15 ans de moins que leur âge.

De fil en aiguille, nous restons plus longtemps que prévu au mouillage. La sympathie des équipages voisins contribue d'ailleurs grandement à notre sédentarisation. Du reste, nous n'avons toujours pas trouvé d'eau douce, mais ce n'est pas dramatique : nous économisons les quarante litres qui nous restent en fond de cale, car voilà enfin le Grand Voyage qui commence, avec ses rencontres improvisées riches d'échanges !



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