Rappelez vous : The Truman Show, ce film avec Jim Carrey où le héros, Truman, rassemble un jour toutes ses forces et, décidé à vaincre sa peur viscérale de l’Océan pour échapper au monde dans lequel il vit et dont il devine qu’il est contrefait jusqu’à l’os, s’embarque sur un tout petit voilier et fait route vers le Grand Large. Vêtu de sa petite casquette et son pull de marin, le voilà filant sur les flots, béat, symbole le plus ultime de la conquête de la Liberté. Mais c’était sans compter sur le Maître du Jeu qui, de sa tour de contrôle tout en haut, tire les ficelles et est bien décidé à ne pas laisser son jouet lui filer entre les doigts… Et alors que Truman gagnera du terrain sur la mer, le Grand Régisseur mettra tout ce qui est en son pouvoir pour faire échouer cette tentative de fuite : « Envoyez des nuages ! De la pluie ! Du vent ! Plus de vent je vous dis ! ». Cependant Truman, ballotté sur sa frêle embarcation, tient bon. Résolu à réussir ou à en finir, il s’attache au minuscule voilier, ce que ne fait que redoubler la colère du Créateur. « Augmentez le vent ! Je veux une mer démontée ! Envoyez la foudre ! » « - Heu… Z’êtes sûr, chef ? Ça devient dangereux, là !... » « - Faites ce que je vous dis nom de Dieu ! » hurle le Maître. Et voilà que tous les éléments, au départ favorables, se déchaînent sur le pauvre Truman.

Et bien chez nous, c’est pareil. Ou pas loin en tout cas. Hier en fin d’après midi, nous avions pris la météo, qui indiquait que le vent allait souffler Est ou légèrement Nord-Est. Nous avions pensé profiter de cette orientation pour remettre les deux voiles d’avant et tracer un cap plus horizontal vers l’Ouest, alors que jusqu’alors nous étions descendus plus au sud en GV+génois. Une heure de manipulations plus tard, nous étions bien fatigués, et la nuit arrivait. Le schéma classique s’ensuit alors : minuit, notre passage est accueilli par une série de mauvais grains bien chargés qui nous détrempent jusqu’à l’os. A tour de rôle dans le cockpit, au fil des quarts, nous nous plions au rituel du grain : vigilance sur le vent qui monte, garder l’allure au vent arrière en ajoutant ou en enlevant des degrés au cap du pilote automatique qui lutte vaillamment sous la pluie (ah si nous avions un régulateur d’allure !!!), surveiller les changements de direction du vent qui peuvent être soudains et varier de 90°. Sur le radar, nous surveillons la progression des grains. On les voit arriver de loin, à 12 miles, paquets noirs sur l’écran jaune. Souvent, nous les voyons avancer et leur direction indique qu’ils ont toutes les chances de passer à côté de nous. Et bien non. A chaque fois qu’un grain se rapproche, il se met soudain à changer de cap pour foncer droit sur nous. Autre phénomène intéressant : s’il y a plusieurs nuages de grains, vous pouvez être sûr qu’ils vont tous finir par se rejoindre en un point P qui sera : pile au-dessus de Grégal. Enfin, quand on les voit à l’horizon, déversant leur eau sur la surface de la mer, on peut espérer qu’en arrivant près de nous, ils auront rendu une bonne partie de leur pluie. Il n’en est rien. Ils gardent tous bien précieusement leurs stocks de douches nous les envoyer sur la tête quand ils sont sur nous. A croire que le Maître du Jeu s’amuse comme un petit fou avec le seul pauvre voilier des environs qui a l’audace de vouloir traverser l’Océan.

Résultat, à 5 heures du matin, le vent n’est pas du tout celui indiqué par les fichiers Grib : il souffle complètement Sud-Est. Du coup, nous sommes en train de remonter tout ce que nous avions descendu hier. C’est le découragement. En voyant cela à son réveil, Tom se pique d’un coup de nerfs : il peste contre la météo qui est n’est là que pour nous mette les bâtons dans les roues et il insiste pour que nous affalions tout pour revenir en GV+génois. Cette fois nous sommes assez efficaces et 20 minutes plus tard nous avons terminé. C’était en réalité la bonne option, qui nous a permis de suivre à nouveau une allure grand largue en direction du Sud-Ouest, ce qui est par ailleurs très bien pour contourner par le Sud la dépression qui s’annonce.

Mais la facétieuse météo ne s’arrête pas là. Contre toute attente, le vent qui avait sérieusement molli après les grains se met à redoubler de puissance. 10 minutes à peine après que nous ayons hissé la grand voile et que je sois allée me coucher, Tom se trouve dans l’obligation de prendre un ris de plus et d’enrouler du génois car le vent fraîchit brutalement pour atteindre les 25 nœuds. Et pour couronner le tout, ce coup de chien s’accompagne de la pluie qui va bien avec. Un régal. Entre deux grains, Tom aperçoit le feu de position d’un autre voilier derrière nous qui disparaîtra dans la grisaille, comme un mirage. Quand je me réveille sur le coup des 9 heures, Tom me renvoie dormir, si je le souhaite, car il attend que le vent tombe un peu. A 10 heures, c’est chose faite, il souffle Sud-Est mais autour de 16 nœuds. Les nuages se dissipent peu à peu mais le ciel reste gris. En tout cas, Grégal file à une moyenne de 6 nœuds ce qui n’est pas pour nous déplaire. Nous sommes maintenant pressés d’arriver.


Position : 14°07,61 N - 048°36,18 W ; Cap : 254° ; Vitesse moyenne ce soir : 3,3 noeuds ! (le vent est tombé à 7 noeuds...)