Journée grise sur Bequia : le vent du nord et la mer, houleuse, faisaient tanguer les bateaux au mouillage, alors que le vent qui sifflait entre les drisses nous apportait un semblant d'air de biniou écossais. Le type de circonstances qui ne plait par pour un sou au Capitaine. Le roulis subi toute la journée lui avait donné le mal de mer, et naturellement, il s'en défendait en redoublant de mauvaise humeur.

Ce qui ne me deplaît pas, dans les mouillages rouleurs, c'est que j'ai peu à cuisinier : le Capitaine refuse d'avaler quoi que ce soit. Il préfère continuer à bougonner en essayant d'atténuer son mal à grands renforts d'un alcool montagnard artisanal obscur dont j'ignore la composition. Il me faut me faire discrète pour risquer de l'observer sans qu'il ne me vole dans les plumes quand, pâle et le teint olivâtre, il ouvre avec ravissement sa petite flasque métallique en la levant vers le ciel, tel un Saint Graal.
« Tu vois matelot, ce liquide jaune, c'est l'or de la nature. Il tue tous les maux ! Tous, je te dis ! Et n'essaye pas de te payer ma tête en douce, hein, j'ai bien compris ton petit manège ! Nom d'un chien ! On a plus le droit de se sentir patraque ? »
Je le regardai se retirer à la proue du bateau, cherchant l'air frais, en me laissant entendre combien ces maudits plaisanciers n'étaient pas foutu capables de mouiller correctement dans cette baie.

Le soir venu, un bateau ami Breton nous invita à aller déguster à son bord quelques "galettes" de sarrasin. Bien entendu, le Capitaine n'avait su comment décliner l'invitation et dans le quart d'heure qui suivit, je l'entendis grommeler :
« Des galettes ! Et puis quoi encore ? Ici on n'est pas au Havre, on mange du poulet-coco ! Et puis pourquoi ces maudits Bretons n'appellent-ils pas les choses par leur nom ? Chez moi, on dit "des crêpes". Les galettes, c'est pour la Mère Michel, nom d'une pipe ! »
Je comprenais à son malaise que le mal de mer ne l'avait pas abandonné. J'avançai, d'un ton enjoué :
« Capitaine, ce sera l'occasion de partager nos récits de voyage respectifs ! C'est toujours palpitant, la vie d'un équipage, vous ne trouvez pas ? »
Il jeta sur moi un regard atterré, les yeux mi-clos et le sourcil levé :
« Parce que tu trouves ça palpitant, toi, Matelot, toutes ces emmerdes qu'on a avec notre foutu moteur ? Ah je t'en foutrais, moi, de l'action, si c'est ça qu'il te faut ! La prochaine fois, c'est toi que te les cogneras, les aller-retour au garage et les parlementations avec ce rosbif perfide de Fixman ! Je sens qu'il voit bien que je saisis pas tout ce qu'il m'explique, le rustre ! Il en profite ! Alors puisque tu aimes ça, la chienlit, c'est toi qui ira négocier avec les British ! Ça te fera pas de mal, de mettre les mains dans le cambouis plutôt que dans la soupe ! »

Je ne relevai pas la fronde pour éviter de jeter de l'huile sur le feu. Quelques minutes plus tard, nous nous rendions en annexe chez nos amis bretons. Toujours malade, le Capitaine parvint tout de même à se laisser tomber dans le canot, puis il se cramponna à la rame et refusa de décrocher un mot tout le temps que dura le trajet. En arrivant, alors que nos amis nous accueillaient, il voulut prendre les choses en main :
« Laisse faire le spécialiste, Matelot ! Les nœuds, ça me connaît ! »
Il s'interrompit brièvement pour ne pas perdre l'équilibre dans le roulis.
« Et hop ! J'attache le tout au balcon, vite fait, bien fait ! Ah, il t'en faudra encore, des années, avant de gagner tes galons, Matelot ! »
Il éclata d'un gros rire sonore. Par politesse, nos amis l'accompagnèrent avec bonhommie.

Les galettes furent excellentes, mais il fallut bien se résoudre à rentrer. Nous remerciâmes nos hôtes chaleureux, puis le Capitaine monta sur le pont. Je lui emboîtai le pas. Soudain, je l'entendis crier, dans le noir, incrédule :
« Merde Matelot ! Notre canot ! Il est plus là ! »
Nous restâmes un moment interdits, nous demandant si quelqu'un aurait eu l'audace de venir nous le ravir sous le nez ou si... Le Capitaine m'interrompit tout net :
« Que nenni Matelot ! Suffit ces odieuses insinuations ! Tu crois qu'il a pu se faire la malle tout seul, le canot, pour aller se dorer la pilule peinard sous les cocotiers ? Ce que tu peux être naïf ! On nous l'a piqué, voilà tout ! Et voilà une emmerde de plus dont je me serai bien passée ! »
Le Capitaine était hors de lui. Compatissant, notre ami lui proposa de partir faire un tour de reconnaissance avec leur propre embarcation, une jolie petite barque jaune à moteur. Je les vis s'éloigner sous la lune, le clapotis des vagues n'étant ponctué que par quelques jurons magistraux.
Ils furent de retour environ une heure plus tard, trempés comme des ragondins.
« Que vous est-il arrivé, Capitaine ? », me risquai-je.
Ses yeux noirs me fusillèrent en silence.
« On a chaviré, Matelot, et y'a pas de quoi se fendre la bidoche. On était en train de se rapprocher de la plage, au bout de la baie, au cas où, vois-tu, un malandrin l'aurait abandonnée là, et paf ! La panne sèche. On a dû rentrer à la rame. Seulement j'ai eu, comment dire... un léger moment de faiblesse, à ramer comme ça dans le roulis, alors on s'est dit qu'on aller changer de place. Et c'est au moment où je passai de l'autre côté de la barque qu'elle s'est retournée ! ».
Je me sentis désolée pour notre ami qui du coup se trouvait contraint de démonter son moteur hors-bord qui avait pris l'eau. Toujours fairplay, nos hôtes eurent cependant la délicatesse de nous prêter une annexe de secours, pour que nous puissions rejoindre Grégal, en attendant le lendemain.

Nous ne dormîmes pas de la nuit. Dans la pénombre, j'entendais le Capitaine marmonner, à demi éveillé, et seules des bribes de phrases me parvenaient par intermittence.
« ... Nom de nom de nom de nom !... cabestan gansé... Merde !... ça tient pourtant bien... Maudit nœud !... »
Je parvins à m'endormir quelques heures avant d'être réveillée par le Chef de Bord, très remonté, qui sortait bruyamment du bateau.
« Je m'en vais te le chercher, moi, ce maudit youyou ! »
Il était six heures du matin et le jour naissant offrait à présent une bonne visibilité.
« Bonne chance, Capitaine ! », lui lançai-je, alors qu'il s'éloignait à la rame.
Un sentiment de désarroi m'envahit peu à peu : notre bon vieux dinghy, le seul équipement qui avait été solide, fiable et inusable tout au long de notre aventure, voilà que lui aussi nous abandonnait !

Contre toute attente, le Capitaine fut très rapidement de retour. Je n'eus pas même le temps de me lever qu'il passa la tête par la descente en tonitruant :
« Victoire, Matelot ! Je l'ai retrouvé ! C'est un bateau de ricains qui l'avait récupéré alors que le traître taillait sa route vers l'Océan ! »
Ce fut une véritable joie. Notre youyou nous revenait sain et sauf ! Je ne sais si ce fut la fatigue ou pour conjurer le mauvais sort mais, d'un tacite accord, nous décidâmes de ne plus reparler du noeud de cabestan fautif. Épuisé, les yeux cernés mais souriant, le Capitaine était si ravi d'avoir retrouvé notre bien qu'il en avait même oublié sa nausée.


Ce qui est vrai dans cette histoire :

- Nos amis bretons, Manu et ses enfants Hugo et Solène, sont bien des gens fort chaleureux et ils nous ont bien invité à manger des crêpes
- Les galettes étaient délicieuses
- Il y a eu du roulis toute la soirée
- Au moment de partir, l'annexe avait disparu
- Tom et Manu sont bien partis avec la barque à sa recherche, sont tombés en panne d'essence, ont ramé, ont chaviré, et sont rentrés trempés.
- Nos amis nous ont bien prêté une annexe
- Nous n'avons rien dormi de la nuit
- Tom est parti à la rame au petit matin, et il a retrouvé l'annexe attachée à un gros voilier qui l'avait récupérée au vol alors qu'elle dérivait.
- Manu a bien dû démonter son moteur d'annexe, mais il remarche !
- Le noeud d'attache était bien un cabestan gansé
- Tom n'a jamais encore fait un noeud qui lâche

Tout le reste n'est que pure fiction... ;)