Que se passe-t-il dans nos têtes lorsque l'on vit en mer depuis 8 mois ? A trois mois du retour, qui nous nargue déjà de l'autre côté de l'Atlantique, on est en droit de se poser cette question. Voire même que ça pourrait intéresser du monde, ethnologiquement parlant, va savoir. Alors allons-y.

Au bout de 8 mois en mer, on a appris à apprécier vraiment les couchers de lune. C'est comme les couchers de soleil, mais en plus humble. D'abord, la lune descend lentement sur la mer. Puis elle change progressivement de couleur jusqu'à prendre des tonalités roussâtres qui embrasent l'horizon. Alors qu'elle touche presque la ligne de démarcation ciel-mer, on dirait soudain qu'elle bascule, qu'elle décroche imperceptiblement de son axe, comme si quelqu'un lui avait adressé une chiquenaude d'en haut. Puis elle disparaît dans la mer. Les derniers nuages flamboient faiblement et c'est le noir complet. Au bout de 8 mois en mer, on sait que quand la lune s'est couchée, il fait nuit noire. Il faut calculer avec, si on arrive de nuit. Mais ce qu'il y a de magique alors, dans ce noir d'encre, c'est que tout à coup, toutes les étoiles s'allument en même temps.
Au bout de 8 mois en mer, on sait que deux heures de sommeil bien tassées feront disparaître n'importe quel mal de mer, même par une gîte à 45°.
Au bout de 8 mois en mer, on a perdu deux paires de lunettes, noyé trois montres, envoyé une chaussure à la flotte, bousillé trois autres paires, recollé sept fois le bouton-thermostat du four, usé trente-huit piles AAA, vidé quatre tubes de sika, boulotté onze pots de Nutella et détruit un PC portable.
Au bout de 8 mois en mer, s'attacher gilet + harnais, lampe-flash scratchée au bras, est devenu, plus qu'un réflexe, une seconde nature, chaque fois que l'on est seul en quart de nuit ou de jour, et dès que l'on met un pied dans le cockpit.
Au bout de 8 mois en mer, la consommation en eau douce de l'équipage est passée à moins de cinquante litres par semaine tout compris.
Au bout de 8 mois en mer, on a compris que passer toute une journée de navigation en plein soleil sans se tartiner le visage de crème solaire indice 45 se soldait immanquablement par l'obtention d'un magnifique nez rouge et boursouflé façon pilier de bar.
Au bout de 8 mois en mer, l'absence de frigo à bord nous contraignant à déguster exclusivement des ti-punchs à température ambiante nous a de toute façon transformés en piliers de bar.
Au bout de 8 mois en mer, on ne trouve plus de tout que notre bateau d'à peine dix mètres représente un espace de vie réduit : on s'y sent juste bien, et tout espace supplémentaire ne saurait être qu'un luxe.
Au bout de 8 mois en mer, on a pris au total moins de six douches à l'eau chaude sous pression. Les autres, on les prend quotidiennement au pulvérisateur de jardin (celui qu'ils vendent chez Jardiland pour traiter les arbres).
Au bout de 8 mois en mer, on ne trouve plus que ne rien faire est une perte de temps.
Au bout de 8 mois en mer, on considère que tout temps perdu dévolu à quoi que ce soit constitue le sel de la vie.
Au bout de 8 mois en mer, on réalise qu'on n'en a jamais eu assez d'être 24h/24 ensemble.
Au bout de 8 mois en mer, on apprécie infiniment de regarder la mer s'étendre à perte de vue et déferler en une inlassable petite houle tranquille et régulière, alors que Grégal file, seul sur l'eau, à plus de six noeuds dans l'alizé.