En a peine deux jours, les Bermudes nous ont séduit. La petite ville de Saint George, d'abord, premier port où les bateaux viennent trouver refuge le temps d'une escale, est remarquable à plus d'un titre. Nous avions évoqué le calme et la quiétude de cette petite bourgade qui nous avait marqué dès notre arrivée : notre promenade de dimanche a confirmé cette impression d'une ville intemporelle, que les siècles et le progrès n'ont pas réussi à défigurer. Précisons que les Bermudes fêtent aujourd'hui le quatre-centenaire de leur colonisation. A l'origine, c'est un Espagnol, Bermudez, qui a foulé du pied ces îlots bordés de récifs coraliens en 1503.
Mais, pour quelque raison que ce soit, il n'a pas revendiqué la propriété de l'île pour la couronne d'Espagne. Les Français ont suivi, près de cent ans plus tard, mais en 1600 la colonisation de cette minuscule terre perdue au milieu de l'Atlantique ne les a pas plus intéressés. C'est finalement un navire Anglais transportant à son bord 150 personnes et des vivres à destination de la nouvelle colonie de Virginie, au Nouveau Monde, qui s'y est échoué en 1609. A l'issue du naufrage, où tout le monde a pu être sauvé, les survivants ont commencé à établir une colonie. Saint George est devenue la capitale des Bermudes trois ans plus tard, en 1612.

Le plus étonnant, quand on déambule dans les rues de Saint George, c'est qu'on a l'impression d'avoir été transporté dans le passé. En effet, la plupart des bâtiments de la ville ont été construits entre le XVIIe et le XIXe siècle, et depuis, les autorités locales ont eu à cœur de préserver ce témoignage architectural en masquant avec soin tout signe de développement ultérieur (les lignes téléphoniques et le câblage électrique sont enterrés, l'éclairage des rues se fait au moyen de traditionnels lampadaires de fer forgé, tous les bâtiments récents suivent la charte architecturale prédominante : construction basses blanches
ou de couleurs pastel, avec un toit blanc, en escaliers, destiné à récolter l'eau de pluie, seule source d'approvisionnement en eau douce pour l'île). Pas étonnant que Saint George ait été classée au patrimoine mondial de l'Unesco. Les petites bâtisses colorées ou blanc immaculé égrènent leurs boutiques antiques, derrière d'authentiques bow windows (verandas arrondies typiques des maisons anglaises). Les panneaux en écusson des échopes se balancent au vent, et le tout est si bien conservé que rien ne fait artificiel.
Boulangerie à l'ancienne, marchands de cigares, de pulls irlandais, old perfumery, salon de thé qui laisse entrevoir, derrière sa vitirine couverte de dentelle, des présentoirs à gâteaux et des chaises roses autour de petites tables rondes, petit jardin botanique où les palmiers immenses et les bancs de pierre plusieurs fois centenaires disputent la vedette aux parterres de fleurs soignés, et une multitude de petits musées accrochent le regard et attisent la curiosité. Sur la place du village où trônent l'hôtel de ville et la Bermudian Bank, avec leurs lourdes portes de bois ciré, on trouve une authentique taverne tapie dans un bâtiment du XVIIIe siècle : le "White Horse", qui sert des pintes de bière fraîche comme il se doit, avec vue sur le port.
En quittant la rue commerçante et en empruntant à l'aveuglette l'une des nombreuses ruelles pavées qui montent vers la colline, on entre dans la vieille ville. Pas de crainte de se perdre, ici tout est petit et on fait le tour de Saint George à pied en quelques minutes. Les maisons basses aux murs blanchis à la chaux ou délicatement teintés ont toutes un ravissant petit jardin où poussent bougainvillées, orchidées, hibiscus ou fleurs de prairie. Dans le dédale des rues, on entend les oiseaux chanter, et on apprécie le silence.
Au détour d'une rue, on peut déboucher sur une église datant de 1610, endormie au milieu d'un minuscule cimetière où la plupart des inscriptions gravées sur les tombes, vieilles de plusieurs siècles, ont été effacées. On peut aussi tomber sur la petite maison du premier esclave affranchi pour ses qualités de capitaine de navires. Certaines habitations aux blanches cheminées accolées à leurs flanc font penser aux maisons que l'on voit en Bretagne, le toit de chaume en moins. Dans la lumière blanche et crue, les murs blancs font aussi penser à la Grèce.
En haut de la colline se trouve une vieille église inachevée, posée sur un tapis d'herbe verte. En continuant sur la route, nous sommes arrivés sur un terrain de golf qui domine la baie de Tobacco (hé oui, il s'agit ici de Tobacco Bay , à ne pas confondre avec les Tobago Cays) et descend en pente douce jusqu'à la plage. Au loin, le récif corallien donne à la mer des tonalités de turquoise riches et variées. Au bord de l'eau, se dresse le fort de Sainte Catherine, qui protégeait autrefois l'île avec ses nombreux canons et sa vue imprenable à plusieurs milles à la ronde. Halte obligée dans le petit pub qui se trouve là, le Blackbeard's Tavern.
Je crois que nous avons retrouvé ici aux Bermudes, au milieu de nulle part, le charme de la vieille Angleterre qui nous avait tant plu à Oxford, ville intemporelle où l'on s'est rencontrés, alors tous deux étudiants. Tom me dit qu'il se verrait bien vivre ici 6 mois par an, ce qui me fait sourire, moi qui le harcèle depuis toujours pour qu'on aille vivre au pays de l'Union Jack. Demain, nous essaierons de louer un scooter (qui semble être le mode de déplacement privilégié des touristes) pour aller visiter la capitale, Hamilton, qui a détrôné St George en 1815. Sinon, un créneau météo se confirme pour le 28 mai, date à laquelle nous allons sûrement lever l'ancre. En attendant, nous profitons des Bermudes et des longues marches dans les ruelles et les jardins préservés, comme une parenthèse hors du temps, avant de reprendre la mer.
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