Deux jours au près serré dans la bise du Nord-Est : voilà la juste monnaie de la pièce pour les trois jours passés à folâtrer dans la brise légère ! La mer s'agite, se creuse, nous envoie une perfide petite série de vagues rapprochées et Grégal se cabre, s'élance sur les rouleaux, négocie fièrement son passage en fendant les lames qui se succèdent à l'étrave mais parfois il échoue, s'envole comme sur un tremplin, suspendu une seconde dans le vide, pour retomber à plat de tout son poids dans un bruit de fracas en faisant vibrer son mât et toutes les fibres de sa coque polyester. A chaque fois, je crains qu'il ne se rompe en deux, mais Tom me dit qu'il n'y a aucune chance. Le calme des nuits est précaire, ponctué par le marteau de la coque sur l'eau et l'inévitable gîte qui nous ôte sournoisement nos forces. Cette nuit, on a dû se dérouter à cause d'un cargo peu scrupuleux qui traînait là, à l'arrêt, tous feux dehors, pas du tout enclin à bouger ni à se demander s'il gênait ou non le passage. Nous alternons nos quarts même en journée, pour récupérer. On donne aussi dans les épinards en boîte, comme Popeye, pour essayer d'y puiser un élan miraculeux. Ça ne marche guère mieux que les abricots moelleux en sachets, mais au moins c'est vite prêt. La bonne nouvelle, c'est que les Bermudes ne sont plus qu'à 138 milles, et que nous devrions arriver demain en début d'après-midi. A priori, cette petite halte nous permettra de nous refaire une santé pendant trois ou quatre jours, car un créneau météo probable semble se profiler autour du 27 mai. J'espère que les iguanes nous feront l'honneur de sortir leur tête dans ce petit intervalle, à moins que nous ne nous fassions aspirer dans une faille spatio-temporelle d'ici-là. La prochaine fois, je scruterai mieux la nuit d'encre pour savoir si le cargo en question n'était pas un croiseur de l'armée de 1945.

Position à 14h32 (UT-4): 30°03,79N - 64°29,12W
Cap Fond: 012° Magnétique
Vitesse: 5.8 nœuds