Il est minuit trente ; nous sommes à 170 milles de Horta, sur l'île de Faial. Le vent est un peu plus soutenu que prévu, entre 15 et 20 nœuds. Nous avançons à bonne allure malgré l'état très instable de la mer. La houle croisée enserre Grégal dans un roulis irrépressible qui est assez insupportable à endurer. A l'intérieur du bateau on n'est bien qu'assis ou couché. Le froid de la nuit devient de plus en plus mordant. Outre les couches successives de vêtements, nous sommes contraints de fermer la descente pour tenter de réchauffer l'intérieur du bateau.

Je viens à l'instant de percevoir un couinement aigu ! Je sors la tête en hâte, pour voir s'il s'agit d'un dauphin. J'ai juste le temps d'apercevoir un aileron arrondi : les dauphins sont bien là ! La nuit est noire et le bateau roule tellement que je ne peux pas venir les accueillir à l'avant, même avec la longe de sûreté. Je reste un moment debout dans la descente : parfois, ils viennent à l'arrière du bateau si nous y sommes. Mais là, ma présence n'est pas assez marquante pour les faire rester un peu et déjà leur présence s'efface. Ma frontale balayant la surface noire de l'eau n'a pas suffit : il leur faut un contact plus chaleureux. C'est incroyable comme on reconnaît leurs cris depuis l'intérieur. Je suis à chaque fois fascinée. C'est la traversée où nous enregistrons le record de rencontre avec les dauphins : nous en voyons presque chaque jour ! Il s'agit en général de petits groupes de 4 ou 5 individus, mais parfois, le banc peut dépasser la quinzaine. Le plus longtemps qu'ils nous aient accompagné, c'est près de deux heures. Mais en moyenne, ils restent une quinzaine de minutes.

Nous ne sommes pas fâchés d'arriver bientôt : nous avons du mal à récupérer de la fatigue des jours précédents, et le manque d'énergie entache notre enthousiasme à profiter des dernières journées en mer. L'île de Faial sur laquelle nous nous dirigeons est toute petite, mais la marina de Horta, la ville principale, est devenue au fil du temps le rendez-vous incontournable des voiliers de croisière qui traversent l'Atlantique. Il y a un peu plus de 1100 bateaux qui s'y arrêtent annuellement, d'après notre guide nautique, contre 200 en 1978 et seulement 1 seul en 1930 ! Il semble, dixit le guide, que les Açores soient magnifiques à visiter et qu'il serait dommage de réduire sa visite à la seule marina de Horta. Il parait également que la gentillesse naturelle des açoriens est légendaire. Nous ne savons pas encore combien de jours nous allons rester, et si nous aurons le temps d'aller visiter les îles de l'archipel qui sont un peu plus à l'Est (et qui nous rapprochent de fait de Gibraltar). Nous aimerions pouvoir être de retour courant juillet, pour avoir le temps de réemménager, et la route jusqu'au Golfe du Lion est encore longue.

Je viens à nouveau de sortir la tête pour le tour de guet (que nous opérons toutes les 10 minutes, quoi qu'il arrive, lorsqu'on fait nos quarts depuis l'intérieur), et les dauphins sont toujours là ! Dommage que la lune soit cachée derrière les nuages. Sous le faisceau faiblard de la frontale, je ne parviens que très indistinctement à repérer par moment une masse claire au sommet d'une vague ou un aileron par là. A juger de l'excitation que leur présence provoque à chaque fois chez nous, je comprends un peu mieux le culte mystique et l'adoration que leur vouent un si grand nombre de personnes dans le monde.


16h17: Nous sommes à 98 milles de Horta ! Arrivée prévue demain autour de midi. :)

--
Position à 16h20 (UT-2): 38°27,74 N - 30°41,98 W
Cap Fond: 100° Magnétique
Vitesse: 5 nœuds