Ça sent la fin et ça a un goût amer. Depuis notre départ des Açores les dauphins ne viennent plus nous voir. Un peu comme s'ils avaient tout compris et que ça ne servait plus à rien de passer à l'étrave. Moi je me lève bien droit sur le roof et je les appelle gaiement. Je les vois là-bas, à quelques centaines de mètres alors je gueule encore plus fort. J'attends. Rien. L'océan n'a plus d'écho. La canne à pêche je la sors tous les jours que Dieu fait, que dalle. Il y a encore quelques mois nous étions les meilleurs pêcheurs de tout l'Ouest avec une prise assurée au bout de seulement quelques heures, il fallait juste prendre la peine de dégainer négligemment le Rapala. Même les oiseaux, nos fidèles compagnons de route, ils tracent sans faire trois fois le tour du bateau. Plus rien d'autre que des appels VHF en Russe entre porte-containers. Ça me fout un coup de blues ces conneries.
Avant hier la toute petite brise soufflait de l'Ouest et notre maudit cap était à l'Est. C'était faible mais suffisant pour bien avancer à condition de descendre au Sud de quelques dizaines de degrés plutôt que d'avancer plein Est dans le roulis à 2 nœuds. 300 milles nous séparaient de Madère, cap Sud-Est. A croire que c'était la dernière perche qu'on nous tendait. Je ne vous cache pas que l'idée m'a traversé l'esprit un bon petit moment. Bah alors, pourquoi pas, tiens ? Le bateau, lui, il peut encore en faire des tours. Tant qu'on l'aime, qu'on sait lui redresser le dos, qu'on pense à changer sa garde robe de temps en temps et qu'on lui cause comme il faut - chose qu'on sait bien faire maintenant -, il nous mène où on veut, toujours fièrement.
Mais non, on ne redescendra pas au Sud. On regrette de ne pas le faire, malgré la hâte de retrouver nos amis et nos familles.
Je crois que maintenant qu'on sait ce qui est bon, se projeter dans le train-train, ça nous affole.
C'est l'heure de l'apéro et donc je me sers un verre de rouge, un peu dégueulasse, faut bien l'admettre. La piquette ça abrutit, mais bizarrement celle-là elle m'inspire. J'imagine que si j'avais toujours gouté que de la piquette, je dirais que le vin, c'est pas fantastique, certes, mais que c'est comme ça, pas mal. Depuis qu'on est partis, c'est un peu comme si j'avais acheté, pour une poignée d'euros, une cargaison du meilleur vin du monde. Un an de consommation, une affaire en or. Les premières semaines, je découvrirais ce qu'est le vin, le vrai, le bon, celui qui excite les sens, qui vous rend heureux comme par magie. Pendant les mois qui suivraient, je deviendrais alors capable d'en capter toutes les subtilités, je saurais l'apprécier sagement et naturellement. Autour de moi, mon réseau de connaissances se serait resserré autour d'amateurs de vin et on jouirait tous ensemble de nos belles bouteilles. Forcément, ça serait le bonheur. Mais le temps passerait et voilà qu'arriverait le 365ème jour. J'ouvrirais la dernière bouteille et j'aurais beau savoir que c'est exactement la même que toutes les autres, elle n'aurait pas le même goût. A vrai dire, elle me rappellerait étrangement cette piquette.
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Position à 17h04 (UT) : 36°25,37 N - 009°52,41 W
Cap Fond: 100° Magnétique
Vitesse: 5.0 nœuds
Distance parcourue dans les dernières 24h : 125 nm
Avant hier la toute petite brise soufflait de l'Ouest et notre maudit cap était à l'Est. C'était faible mais suffisant pour bien avancer à condition de descendre au Sud de quelques dizaines de degrés plutôt que d'avancer plein Est dans le roulis à 2 nœuds. 300 milles nous séparaient de Madère, cap Sud-Est. A croire que c'était la dernière perche qu'on nous tendait. Je ne vous cache pas que l'idée m'a traversé l'esprit un bon petit moment. Bah alors, pourquoi pas, tiens ? Le bateau, lui, il peut encore en faire des tours. Tant qu'on l'aime, qu'on sait lui redresser le dos, qu'on pense à changer sa garde robe de temps en temps et qu'on lui cause comme il faut - chose qu'on sait bien faire maintenant -, il nous mène où on veut, toujours fièrement.
Mais non, on ne redescendra pas au Sud. On regrette de ne pas le faire, malgré la hâte de retrouver nos amis et nos familles.
Je crois que maintenant qu'on sait ce qui est bon, se projeter dans le train-train, ça nous affole.
C'est l'heure de l'apéro et donc je me sers un verre de rouge, un peu dégueulasse, faut bien l'admettre. La piquette ça abrutit, mais bizarrement celle-là elle m'inspire. J'imagine que si j'avais toujours gouté que de la piquette, je dirais que le vin, c'est pas fantastique, certes, mais que c'est comme ça, pas mal. Depuis qu'on est partis, c'est un peu comme si j'avais acheté, pour une poignée d'euros, une cargaison du meilleur vin du monde. Un an de consommation, une affaire en or. Les premières semaines, je découvrirais ce qu'est le vin, le vrai, le bon, celui qui excite les sens, qui vous rend heureux comme par magie. Pendant les mois qui suivraient, je deviendrais alors capable d'en capter toutes les subtilités, je saurais l'apprécier sagement et naturellement. Autour de moi, mon réseau de connaissances se serait resserré autour d'amateurs de vin et on jouirait tous ensemble de nos belles bouteilles. Forcément, ça serait le bonheur. Mais le temps passerait et voilà qu'arriverait le 365ème jour. J'ouvrirais la dernière bouteille et j'aurais beau savoir que c'est exactement la même que toutes les autres, elle n'aurait pas le même goût. A vrai dire, elle me rappellerait étrangement cette piquette.
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Position à 17h04 (UT) : 36°25,37 N - 009°52,41 W
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