Je doute que beaucoup de navigateurs nés après 1960 ne connaissent Michka, mais je crois savoir que son livre (malheureusement unique sur ce thème !!!) « Le Grand Départ et la vie sur l’eau », paru en 1977 aux éditions Albin Michel (et toujours disponible sur Amazon ou autres d’ailleurs…) a fait rêver toute une génération de candidats au voyage.

C’est au hasard d’une recherche sur Internet où je tentais de trouver la meilleure recette de pain à réaliser à bord d’un navire de plaisance, que je suis tombée, au hasard d’une discussion sur un forum de marins, sur un commentaire qui évoquait une recette de « pain à la cocotte-minute par Michka » dont le livre, semblait-il, tenait une place particulière le cœur du-dit commentateur et par la même occasion, dans sa bibliothèque de bord.

C’était l’époque où, 6 mois avant notre départ programmé, je tentais de me documenter en livres relatant des expériences de vie en bateau. J’ai donc commandé le livre de « Michka », qui est arrivé dans ma boîte aux lettres 2 jours plus tard, dans son grand format A4, avec un titre kitsch en police seventies à la Les Bronzés font du ski et sa couverture de papier glacé ornée de dessins (amateur ?) en noir et blanc (voilier filant sur l’eau, poisson moqueur, étoiles, dauphin sauteur, coquillages et autres coquetteries très baba-cool).

Je l’ai ouvert, et à la lecture du premier paragraphe, je ne l’ai refermé qu’une fois terminé.

Michka était (à l’époque et je présume toujours, sauf pour l’âge :) une jeune femme de tempérament qui avait fait le choix de construire son voilier et de partir vivre sur les mers quelques années avec son compagnon. Dans son livre, on trouve des choses comme : « En mer, on ne dépend que de soi-même. Les complications inutiles semblent décantées. Pour peu qu’on ait construit son bateau, on a vraiment sa destinée entre les mains ; il en résulte une impression extrême de puissance et de liberté. C’est par ce contact retrouvé avec le réel et la nature qu’il nous pousse des racines, que nous percevons de nouveau notre modeste place dans l’univers, et que nous recommençons d’appartenir au monde qui nous entoure ». Ou encore : « La santé est un état de bien-être physique, mental et social ». Ou bien encore : « Cesser de consommer, se tourner vers d’autres valeurs, vers un mode de vie qui ne soit pas fondé sur l’acquisition et le renouvellement des biens matériels… ». Etayés tout au long des pages d’études et de chiffres d’époque (mais aussi d’illustrations à la main), les thèmes abordés et le contenu restent malgré tout d’une criante actualité.

Le livre de Michka est cependant loin d’être une rêverie éthérée de soixante-huitard en mal d’utopie anti-consumériste. C’est bel et bien un guide pratique de vie à bord, avec une philosophie de vie tout à fait contagieuse. Ce qui est magique avec Michka, c’est cette fluidité de l’écriture, tour à tour poétique ou réaliste, qui vous emporte au fil du voyage, et où les astuces de vie quotidienne (dûment éprouvées !) sont ponctuées de grisants récits-souvenirs de moments passés en mer.

Je pourrais essayer de le décrire plus avant avec mes propres mots, mais il se trouve que (fait rare aujourd’hui), au verso du livre se trouve une jolie petite présentation/résumé qui remplace bien avantageusement tous les points de vue que l’on pourrait formuler. Je vous la livre ici, même si c’est un peu long, car je l’ai personnellement adorée.

« Le Grand départ, celui dont tout le monde rêve pour se donner bonne conscience, ou bien celui qu’on décide de vivre, n’est pas plus une utopie qu’une expérience marginale.
La vie sur l’eau
, celle qui donne des frissons aux cap-horniers des villes, ou bien celle qu’il est si doux de mener, n’est pas pleine de dangers ni réservée aux sportifs.
Le Grand départ et la vie sur l’eau
, c’est, cela peut-être, simplement une histoire.

Michka, une parisienne quelque part au sud de l’Angleterre, devant un vieux quillard endormi dans un lit de limon. Cette histoire commence ainsi, il y a dix ans*, et à travers ce premier bateau (tout petit en vérité) Michka regardait déjà l’infinie succession des horizons : loin, loin des villes, pour une autre vie, à la découverte de la mer, des canaux, et d’une existence enfin différente.

Traverser la Manche, suivre les côtes, s’amarrer dans la campagne, s’aventurer dans le golfe du Lion, trouver l’Espagne, les Baléares, prendre son temps, prendre son temps, prendre son temps…
Un jour, Mag Mell est devenu trop limité. La Méditerranée aussi. Le bateau vendu, l’Europe quittée. Alors qu’elle cherche un poste de professeur de préférence en montagne au Canada, le hasard administratif (appelez-le le destin si vous préférez) la ramène aux pieds du plus grand des océans : la Pacifique. Mais de la montagne, elle trouve quand même le froid, puisque Prince Ruppert est à 70 kilomètres de l’Alaska.

Et pourquoi ne pas commencer tout de suite plutôt que d’économiser passivement ? Construire son bateau, c’est aussi se constuire. Quinze mois plus tard, Nomad est mis à l’eau, inachevé ; mais c’est déjà un bateau, c’est déjà une maison. Six mois après, sans mât, cette coque de ferro-ciment appareille, ou plutôt, naît à la mer. Être parti, voilà l’important.

Ainsi, Michka mêle sa vie à celle de Nomad, né sous ses mains, qui la porte entre les îles du golfe de Georgia, la Californie, le Mexique, l’Amérique centrale, Panama. Les jours s’écoulent dans la pulsation de l’étrave, les escales deviennent des amis chers, les ports des rencontres multicolores. Depuis bien des milles maintenant, Nomad est grand, il a un fort mât, il lui tarde de sauter vers d’autres océans. La Colombie, et la Jamaïque encore épargnée par « l’antillomanie », le poussent vers la traversée de l’Atlantique par les Bermudes et les Açores. Pas d’exploit, pas de démâtage, mais le plaisir renouvelé de la mer qui s’offre, des terres éphémères.
Dans la vie, les meilleures choses sont données.

Ce livre, au sens le moins directif de l’expression, est un manuel de savoir vivre, une impulsion, l’étincelle qui mettra le feu à vos poudres. En lui se mêlent théories et pratiques, prises dans la spirale des souvenirs. Il raconte comment faire du pain, se chauffer aux pôles, prévoir son naufrage, fumer du poisson, être à soi-même son propre médecin, effrayer les requins, partir sur un bateau minuscule, confectionner du savon à partir de noix de coco, conserver un an du fromage, prendre le grand départ quand on a 70 ans, se baigner dans trois litres d’eau, mais il dit aussi comment trouver sa liberté par la simplicité, emmener avec soi ses enfants, ses animaux, être « cool » sans couler, échapper au système qui nous enracine pour mieux nous faner, vivre pauvre avec classe, ou bien encore comment enrayer à son propre niveau le cercle vicieux de la pollution qui tue.

Ce livre ne s’adresse pas seulement à ceux qui larguent les amarres, mais aussi à ceux qui restent. Il leur demande également pourquoi, et il leur montre comment leur progrès et leurs édifices ressemblent à des cimetières. Ce livre a les yeux grand ouverts. Et il vous regarde.
Faites attention à ce livre… Il ne s’adresse pas qu’aux marins. Il parle aussi à ceux qui ont choisi une autre « mer » : la montagne, la campagne, le voyage… Ce n’est pas un récit ou un témoignage, mais un chant de sirène. Tout ce qui nous retient y est soupesé. Tout ce qui nous inquiète y prend une forme nouvelle. En lui glisse une vie simple, des émotions, du calme, des peurs, des réflexions, des tristesses, des morceaux de temps, des rêves qui font éclater le quotidien.

Faites attention à ce livre… Prenez garde qu’il ne vous pousse vers le large, ou alors, mettez-le en pratique : ouvez-le en complice. »
*en 1967 ndla