Ce matin il s’est mis à pleuvoir, l’occasion de remarquer que quand il pleut, le port d’Essaouira devient d’un coup silencieux. Plus de mouettes, plus de cris de pêcheurs, plus de bruits de moteurs. Même les chats sont allés se planquer.

Nous étions tranquillement en train de terminer notre petit déjeuner quand quelqu’un a frappé à notre coque. Tom sort la tête. C’est un agent des douanes qui lui demande de venir. Tom disparaît puis revient 3 minutes plus tard : il vient de se faire généreusement sermonner pour l’absence de pavillon marocain hissé sur notre bateau. En effet, nous avions en tête depuis notre arrivée de nous procurer un drapeau, mais aucune boutique de la médina ne s’apparentait de près ou de loin à un magasin de marine susceptible de vendre des pavillons de courtoisie. Nous avions donc un peu molli dans notre prospection. Sauf qu’au Maroc, il ne s’agit pas de courtoisie : c’est la loi et c’est obligatoire, et notre négligence aurait bien pu passer pour une infraction sujette à PV. Ce que l’agent s’est fait un plaisir de rappeler sévèrement à Tom. Les plates excuses qui lui ont été servies (« Nous sommes désolés, mais nous n’en avons pas encore trouvé ») n’ont conduit qu’à envenimer les choses (« Mais vous n’aviez pas de pavillon marocain à bord ??? »). Résultat : malgré la pluie, Tom sort fissa arpenter la médina à la recherche du précieux drapeau. Il a quand même la présence d’esprit de se munir du parapluie en partant. Entre-temps, la pluie s’amplifie et tout le port se retrouve enveloppé d’une froideur mouillée digne d’un automne du nord de l’Europe. J’ajuste les planches de fermeture de la descente parce que la pluie s’infiltre avec le vent. C’est là que j’apprécie les pulls en laine de ma garde-robe.

Deux heures plus tard, Tom est de retour. Il est trempé des pieds à la tête, le parapluie a mal rempli son office. Il peste contre les boutiquiers qui l’ont promené d’un bout à l’autre de la ville. « Un drapeau marocain ? Si, si, il y en a chez Mounehim. C’est un peu plus loin, derrière le marché aux légumes ». Arrivé chez le-dit Mounehim, à un kilomètre de là, c’est la même rengaine : « Non, moi je n’en ai pas, mais allez chez Ali, le libraire de la rue principale, lui il en a ». Au final, Tom aura dégotté pour moins de deux euros un étendard de 50 cm par 40, largement plus grand que la taille standard des pavillons, un beau drapeau accroché à une grande baguette en bois, comme ceux que les supporters agitent dans les stades de foot. « On va pas le mettre comme ça, il est trois fois plus gros que notre pavillon national, ils vont croire qu’on se paye leur tête ». Pendant que Tom essore ses frusques, je découpe le drapeau dans des dimensions raisonnables. Ensuite, quelques points de couture pour fixer l’un des côtés à une ficelle et le tour est joué.

Nous sommes en train de visionner les dernières photos de Tom sur le PC quand la pluie redouble d’intensité. Notre souffle commence à faire des petits nuages de vapeur même à l’intérieur du bateau. Ça tangue fort et les amarres de Grégal tirent sur le voilier avec lequel nous sommes à couple dans des grincements désagréables. Tom surveille de temps à autre en passant la tête par la descente. A un moment je l’entends, horrifié : « Merde, le drapeau part en sucette ! ». Effectivement, les coups de ciseaux brut de décoffrage n’ont pas réussi au tissu nylon qui se pare progressivement de belles franges, grignotant l’étoile verte centrale sur le fond rouge uni.

Intervention d’urgence : nous suturons les côtés avec des ourlets grossiers. Si cela permet de juguler l’effilochage, nous perdons les proportions initiales et l’étoile verte se retrouve complètement excentrée, avec le bout du drapeau qui se termine prématurément à l’extrémité de l’une de ses branches. Dans sa nouvelle mouture, notre pavillon n’a pas fière allure. Mais il pleut toujours et ni Tom ni moi n’avons le courage de nous retaper tout le chemin pour en acheter un autre.

Moralité : dans une grande croisière, il est difficile de posséder tous les pays du monde en pavillons. En revanche, ça peut être judicieux de se procurer par précaution ceux des pays au large desquels on croise, même si on n’a pas prévu de s’y arrêter. Ainsi, on est bien vu en toutes circonstances, et cela évite d’avoir à bricoler soi-même des ersatz douteux dont on aura honte pendant tout le temps de l’escale.