J'ai essayé de tenir bon. Le plus longtemps possible. Mais là, j'avais atteint un point de non retour. Il fallait que je mange quelque chose. N'importe quoi eût pu contenter la faim qui réduisait mon estomac à une misérable outre flétrie. 3 heures du matin, l'heure du crime. La nuit océanique et silencieuse est baignée d'un pâle lueur lunaire. Pas un vol plané de poisson pour venir troubler le clapotis de l'étrave fendant les flots noirs. Je descends dans la cabine à pas feutrés. Le faisceau de ma lampe frontale blanchit le bois. Une chance : le roulis qui fait grincer la coque et s'entrechoquer les objets masque le bruit de mes pas. Avec une avidité non dissimulée, je soulève le coussin de la banquette qui renferme le garde-manger. Un festival d'aliments en conserve se dévoile alors devant mes yeux fatigués. Il me faut choisir une denrée qui puisse s'avaler sans cuisson. Surtout, ne pas faire de bruit. Je sais ! Des sardines ! C'est tout ce qu'il me faut. Sous les boîtes rondes, j'aperçois, tout au fond, la salvatrice lueur d'une barquette métallique à languette. Mes mains écartent les boîtes sur le côté pour atteindre mon but, mais le sournois tangage les rabat sans pitié à leur place initiale. Les sardines ne sont plus qu'à quelques centimètres. Il me faut juste soulever cette boîte de bouletas espagnoles, et le tour est joué. Je pose la-dite boîte sur la banquette et me précipite sur la barquette argentée.

C'eût été trop facile : le bateau avait décidé de jouer contre moi. D'une violente embardée provoquée par quelque déferlante imaginaire, le pernicieux navire penche de tout son poids sur bâbord. La boîte de bouletas vole dans les airs pour venir s'écraser sur le plancher et continuer sa course en une molle glissade de gauche à droite, avec le roulis, frappant les boiseries dans un tintamarre très perceptible. Horrifiée, je suis figée par la honte, ma boîte de sardines à la main, quand retentit un puissant et enroué "C'est quoi ce bordel ??!". Le capitaine a été réveillé. Blasphème. Il me fixe furieusement de sa face fripée sur laquelle se dessinent encore les plis de l'oreiller. Immobile, je tente de prendre un air dégagé : "Mais rien du tout...", puis, inexplicablement, je cours moi-même à ma perte, pétrifiée par l'œil torve et le sourcil dubitatif du Grand Timonier. J'ajoute, bredouillante : "C'est pas moi, c'est la boîte de bouletas !". "- Mais qu'est-ce qu'elle vient foutre là cette XXX de boîte !!!" hurle le capitaine. "- Aucune idée", ais-je la force de répliquer, stoïque. Pour mon salut, l'épisode se clôt sur un bredouillement inintelligible du capitaine broussailleux qui se retourne sur sa couchette en maugréant dans sa barbe. Je suis sauvée, mais il me faut quelques instants pour calmer les palpitations de mon cœur affolé.

A la lueur de ma lampe frontale, mon trésor brille. Je dégoupille la languette avec mille précautions et un ravissement extrême. Les sardines sont là, luisantes et moelleuses à souhait. Je n'en fais qu'une bouchée. Souriante et repue, je m'adosse à la banquette avec satisfaction. Mais soudain, l'atroce sensation de faim remonte de l'abîme de ma panse à demi rassasiée. Il me faut une deuxième barquette. Avec la lenteur d'un équilibriste neurasthénique, je soulève à nouveau la banquette. Pas de boîte de sardines en vue. Mon anxiété croît. Les filets moelleux et juteux se mettent à danser devant mes yeux. J'entreprends alors d'ôter une à une les conserves qui me barrent la route. Je les empile sur la banquette avec d'autant plus de fébrilité qu'elles paraissent toujours plus nombreuses, obstruant le fond de la cale. Enfin ! J'aperçois tout en bas une lueur argentée. J'y suis presque. Plus que cette grosse boîte de couscous...

C'est alors que le bateau, punissant mon avidité, se met à tanguer furieusement comme un cheval fou. Je n'ai rien le temps de faire. La pile de conserves s'envole et s'en va se fracasser avec violence en divers point de la cabine, dans un savant jeu de massacre. Le bruit du roulis ne suffit pas à masquer le vacarme assourdissant. Mon heure a sonné. De l'obscurité de la cabine avant s'élève un monstrueux "Nom de nom de nom de...". Le capitaine surgit, hirsute. "Mais tu te fous de ma gueule ! C'est quoi ce bordel ! Y'a pas eu de cyclone ici à ce que je sache, non ? Puisque c'est comme ça, que tu te joues de moi, matelot, tu veilleras encore le prochain quart !!!". Mes yeux rougis se perdent alors, pleins de honte, au fond de la cale où brille pourtant le coin d'une barquette...


NB : Vous l'aurez deviné, cette fiction n'est qu'issue du cerveau fatigué d'un Number One en plein quart de nuit. Le capitaine est en réalité un monstre de délicatesse (seule la tignasse est vraie) qui me réveille toujours en douceur et fait durer ses quarts un peu plus pour prolonger mon repos... Mais que voulez-vous, les mythes ont la vie dure !

NB 2 : Aujourd'hui, 9 décembre, pétole pour les 3/4 de la journée. On a dû finir par allumer le moteur. Cagnasse écrasante et douches à l'eau de mer pour se rafraîchir. Petit rangement du bateau et dépatouillage avec la manche à air qui refuse de nous envoyer un petit filet de brise par le hublot. Excellent moral de l'équipage. Dîner avancé imminent.