Je n’aime pas trop écrire (ouais… c’est pas facile non plus entre deux billets rédigés par Aude, hein ?) alors j’ai concocté un condensé presque purement descriptif et chronologique de notre traversée en vidéo. Le texte, par contre, décrit mon ressenti à chaud, ni plus, ni moins. Sans fioriture ni tabou. A la relecture je me rends bien compte que ceux qui me connaissent pourront être surpris. Dites-vous alors qu’il faut peut-être le vivre pour comprendre. En attendant, branchez les haut-parleurs et suivez le fil.


Ça commence comme ça.



Tout est simplement merveilleux. Les jours suivants sont du même style, les conditions sont exceptionnelles et je regrette seulement qu’on ne nous donne pas 5 nœuds de vent en plus pour arriver avant 2009 ! Les quarts sont bien établis et on entre lentement dans le bain de la longue croisière : rapidement un café renversé peut me faire sortir de mes gonds et un soleil couchant m’attendrir de manière surprenante.



Le 12 décembre 2008, milieu de matinée, le ciel est rempli de long cirrus. Tout devient gris en seulement quelques heures en fin d’après midi. Les éclairs viennent ensuite illuminer par intermittence la nuit noire. Le vent forcit, c’est bien. Il forcit encore, c’est inquiétant. Viennent alors les premiers grains, terrifiants après 6 jours si calmes. 10 heures plus tard c’est le coup de tabac. Je commence à me poser de sérieuses questions. Très vite je ne m’en pose plus et, intimement, mais surtout sans faillir aux yeux de ma princesse, je prie pour que le vent cesse de monter et que le prochain grain nous épargne. Malheureusement la météo indique que ce n’est que le début. Nous sommes bientôt à mi-distance entre l’Afrique et les Antilles, ça commence à burler sérieusement et la mer est assez hostile. Le pilote tiendra encore la barre jusqu’à la première aulofée dangereuse.


48 heures ont passé, le vent finit par faiblir et le « bouchon » redevient alors voilier. Je n’ai presque pas dormi depuis plus de 2 jours. Le soleil se montre un court instant à l’horizon. Je relâche la pression et c’est le coup de blues. Je réalise alors mon arrogance. J’ai la sensation que les éléments m’ont donné une leçon, un rappel qui sonne en moi comme cela : « Tu t’aventures sur notre plus grand terrain de jeu en imaginant qu’on va te pousser tranquillement de l’autre côté ? Ecoute nous bien merdeux : On t’envoie un petit coup de vent avec du grain pour que tu comprennes où tu es et surtout ce que tu es. ». Ici le mot « modestie » a plus de sens que dans n’importe quelle autre circonstance. On peut le comprendre, mais il faut le vivre pour véritablement l’intégrer. Il m’a fallu du temps, du sommeil et quelques larmes dissimulées sous les grains du lendemain pour récupérer de cette claque prise en pleine gueule.



Le calme est revenu et les jours défilent avec leur lot de petits grains qui nous font ranger toutes les voiles en moins de 30 secondes parce que la leçon a été parfaitement assimilée. Je me fais complice de l’environnement et de bonnes vibrations ressurgissent. Pourtant la pluie tombe en permanence. Tout est trempé. Alors on s’enferme vite dans notre bateau parce qu’on s’y sent tellement bien dans ces moments-là.



Et puis on redevient arrogant parce qu’on ne se refait pas en 18 jours.



Mais l’Océan a toujours le dernier mot. Il nous envoie 2 jours de pétole pour calmer mes ardeurs. Je me sens bien ici et je ne suis pas pressé. J’ai véritablement admis qu’il n’y avait pas d’autre choix que de me plier aux circonstances tout en essayant d’en tirer partie pour continuer d’avancer. La vie devient plus simple et l’angoisse du gros temps disparait complètement.



Finalement le vent revient et Grégal file de nouveau dans les alizés. Les milles défilent avec un vent à 15 puis 20 bons nœuds au grand largue. Le génois, légèrement déventé par la grand voile, faseye parfois sur la chute comme pour m’inciter à venir plus au vent, histoire de prolonger l’aventure. Je me sens de mieux en mieux, le ressenti de chaque émotion est maintenant démesuré mais j’élimine rapidement les mauvaises avec le sourire. Je me sens vraiment bien ici.



La terre est en vue après 18 jours sur l’eau. Moment intense où j’ai le cœur serré. Je pense à celui qui m’a chuchoté ce voyage dans l’oreille et qui doit être si fier, d’où il est, de me voir arriver de l’autre côté. Je pense aussi à ceux qui m’ont jugé inconscient avec un sourire non dissimulé sur le coin des lèvres, sans rancune. Je promets à mon fier Grégal de le remettre d’aplomb dans ces prochains mois tranquilles aux Antilles.



Voilà, l’ancre est jetée dans l’eau turquoise de Carlisle Bay. Nous sommes arrivés et comme j’ai une autre promesse à tenir, je m’exécute dans l’instant. Vous ne verrez pas de vidéo mais je peux l’écrire. Je descends dans le carré, ouvre mes cales préférées pour en sortir ma meilleure bouteille de Génépi. Je remplis un verre des plus généreux, celui qui tuerai un cheval, et puis je ressors dans le cockpit, debout, le verre dans une main, l’autre main appuyée sur la bôme. Je partage encore 30 secondes de traversée, la tête tournée vers l’Océan, pour le remercier, et laisse couler doucement mon verre par-dessus bord. On s’est compris.


Musique : Damien Rice "Delicate", Israel Kamakawiwo'ole "Somewhere over the rainbow", Finley Quaye "Your love gets sweeter", Marco Masini "Perché Lo Fai", The Avalanches "Frontier Psychiatrist", James Brown "It's a man's man's man's world".